“Si c’est aimer que d’aimer sans illusion, on peux dire que je l’ai aimée. Elle m’exaspérait souvent, je ne partageais pas son utopie qui était d’unir dans la même lutte ceux qui se révoltent contre la misère et ceux qui se révoltent contre la richesse, mais elle poussait le cri primordial que des voix mieux ajustées ne savaient plus, ou n’osaient plus, crier… J’ai retrouvé là des paysans qui s’étaient découverts dans la lutte. Elle avait échoué dans le concret. En même temps, tout ce qu’ils avaient gagné en ouverture sur le monde, en connaissance d’eux-mêmes, rien d’autre que la lutte n’aurait pu le leur apporter. Chez les étudiants, il y a ceux qui ont fini par se massacrer entre eux dans les montagnes au nom de la pureté révolutionnaire, et ceux qui avaient si bien étudié le capitalisme pour le combattre qu’ils lui donnent aujourd’hui ses meilleurs cadres. Le Mouvement a eu comme partout ses histrions et ses arrivistes - y compris, car il y en a, des arrivistes du martyre - mais il a emporté tous ceux qui disaient avec le Che Guevara qu’ils “tremblaient d’indignation chaque fois qu’une injustice se commet dans le monde”. Ils voulaient donner un sens politique à leur générosité, et leur générosité aura eu la vie plus longue que leur politique. Voilà pourquoi je ne laisserai jamais dire que vingt ans n’est pas le plus bel âge de la vie. La jeunesse qui se rassemble tous les week-ends à Shinjuku sait d’évidence qu’elle n’est pas sur une rampe de lancement pour la vraie vie, qu’elle-même est une vie, à consommer tout de suite comme les groseilles”
Chris Marker, “Sans Soleil”